Survol historique

du Corps Consulaire et Diplomatique de Lausanne

des années 1930 aux années 1950

 

 

TABLE DES MATIERES

 

Introduction

1-     Archives et statuts

2-     Cendrillon ne viendra pas

3-     Serment dans une Cathédrale

4-     L’Affaire des drapeaux

5-     L’Armée suisse veille

6-     La guerre finno-russe

7-     Coke en stock

8-     Un « Plan Wahlen » menaçant ?

9-     Un Allemand se fâche

10-Qu’est-ce qu’un Consul honoraire ?

11-Des marchands de tapis aux Mille et Une Nuits

12-Débat sur la « couleur consulaire »

13-Diplomatie et terrorisme ?

Conclusion

 

 

Introduction

 

« Survol historique du Corps Consulaire et Diplomatique de Lausanne (CCDL) des années 1930 aux années 1950 » : que signifie ce titre à rallonge ?

 

A vrai dire, en octobre 2003, l’idée fut lancée de développer les activités presse et culture du CCDL. Dans ce contexte, la première surprise – il y en eut d’autres par la suite – fut le nombre élevé d’archives en tout genre déposées au CCDL.

 

Il en a résulté ce petit survol historique qui, au gré des événements, parfois tout simplement des anecdotes, essaye de restituer la vie du CCDL dans son contexte de l’époque. On y découvrira, entre autre, le rôle des Ambassadeurs, des Consuls Généraux et des Consuls Honoraires ; on y trouvera, aussi, des réponses aux questions que ce rôle soulève parfois au sujet, d’une part, des relations des Diplomates entre eux et, d’autre part, de leurs rapports avec les Autorités fédérales et cantonales.

 

Le secret diplomatique ayant une durée de 50 ans, le présent document s’achève au début des années 1950. Espérons que ce premier survol, qui n’a aucune prétention exhaustive, en suscitera d’autres par la suite. Espérons, également, que l’Association des Corps Consulaires en Suisse, fondée en 1932, trouve bientôt la place que lui prévoyaient ses fondateurs, il y a plus de soixante-dix ans, dans une des périodes les plus troublées du 20ème siècle.

 

 

1-    Archives et statuts

 

Le Corps Consulaire et Diplomatique de Lausanne (CCDL), qui compte aujourd’hui plus d’une centaine de membres, possède des archives qui, pour les plus anciennes d’entre elles, remontent au début des années 1930.

 

Le document le plus ancien découvert à ce jour s’intitule « Statuts de l’Association des Corps Consulaires en Suisse ». Il stipule notamment que l’Association a pour but de développer les relations entre, d’une part, la Confédération suisse et les Gouvernements des cantons suisses et, d’autre part, les Corps Consulaires et Diplomatiques, respectivement les États étrangers représentés par les membres de ces Corps.

 

A propos de cette association, un article paru en mai 1950, à Zurich, dans la revue « Archives diplomatiques et consulaires », relate : « Le mardi 28 juin 1932, eut lieu à Gunten, sur les rives du lac de Thoune, la fondation de l’Association des Corps Consulaires en Suisse ».

 

A vrai dire, ladite association, hormis sa fondation, ne connut pas grand chose. En effet, les troubles de l’entre-deux-guerres, puis la Deuxième Guerre mondiale, ont en quelque sorte torpillé toute activité dès le début.

 

[La crise économique dite « de 1929 » dura, en réalité, de fin 1929 à début 1934. De plus, en janvier 1933, des millions d’Allemands, tantôt au chômage, tantôt ruinés, portèrent le parti national-socialiste au pouvoir. Six ans plus tard, en septembre 1939, éclatait la Deuxième Guerre mondiale].

 

Dans une lettre du 12 mai 1950, concernant la « Journée des Consuls », le Secrétaire général du Corps Consulaire à Berne, écrit, à propos de l’association : « A cette occasion [la Journée des Consuls], une décision pourrait être prise au sujet de l’Association des Corps Consulaires en Suisse, constituée à Gunten le 28 juin 1932 (dissolution ou résurrection ?). Ce groupement n’a pas eu d’activité depuis sa naissance ».

 

2-    Cendrillon ne viendra pas

 

Mais la vie des Corps Consulaires ne se limite pas à des questions quelque peu procédurières tels que les statuts.

 

Ainsi, dans une missive datée du 7 décembre 1937, le Consul du Brésil, s’adressant au Doyen du Corps Consulaire de Lausanne, écrit, à propos du Grand Bal annuel, devant, cette année-là, se dérouler à l’Hôtel Beau Rivage : « Je suis au regret de devoir vous informer que je n’y participerai pas, n’ayant pu décider ma femme ».

 

Les Consuls ont parfois deux gouvernements : d’une part, l’État pour lequel ils travaillent ; et d’autre part, leur épouse.

 

 

3-    Serment dans une cathédrale

 

L’année suivante, très exactement le 29 mars 1938, ainsi en témoignent les archives, le Corps Consulaire de Lausanne est convié à un événement autrement plus important qu’un Grand Bal. Il s’agit de l’assermentation des membres du Conseil d’État, l’organe exécutif du canton de Vaud. La cérémonie se déroule à la cathédrale de Lausanne, ni plus, ni moins.

 

Les autorités entrent dans la cathédrale par le grand portail, tandis que le public y pénètre par l’entrée appelée « Le Porche des Apôtres ». Les cloches de la cathédrale sonnent pendant dix minutes. Puis, les canons lancent une salve de vingt-deux coups.

 

Fait surprenant dans un pays où la séparation entre l’Église et l’État est « sacrée », la cérémonie commence par une prière et s’achève par une bénédiction.

 

 

4-    L’affaire des drapeaux

 

Un an plus tard, en 1939, éclate la Deuxième Guerre mondiale. C’est alors que survient à Lausanne ce que l’on peut appeler « L’affaire des drapeaux ». Cette affaire devient publique le 14 septembre de l’année en cours, avec l’affichage, en ville de Lausanne, d’un avis intitulé « Drapeaux et emblèmes étrangers ».

 

De quoi s’agit-il ? En fait, c’est le Département de justice et police du canton de Vaud qui rappelle au public, par voie d’affiche, « que l’on doit s’abstenir complètement de pavoiser avec des drapeaux ou des emblèmes de pays étrangers à l’occasion des événements militaires en cours au-delà de nos frontières ».

 

Pourquoi un tel avis ? Il se trouve qu’en vertu d’un accord entre les membres du CCDL, les drapeaux de tous les États représentés flottent devant les consulats lors de chaque fête nationale. Ainsi, le drapeau tricolore français, entre autres drapeaux des pays membres du CCDL, flottait un jour à Lausanne pour commémorer la fête nationale du Mexique !

 

A cette occasion, le Directeur de la Sûreté générale de Lausanne, lança un appel téléphonique au Consul Général de France, le Baron d’Alexandry, le priant de lui exposer les raisons pour lesquelles le drapeau tricolore flottait à la fenêtre de son bureau.

 

Pour résumer l’affaire, confirmons simplement que la police lausannoise redoutait de voir pavoiser les drapeaux des pays belligérants, notamment la France et l’Allemagne, à chaque victoire remportée sur le champ de bataille.

 

Afin de ne plus effrayer inutilement les autorités d’un pays neutre, en l’occurrence la Suisse, chaque membre du CCDL se limita à arborer le pavillon de son pays, lors de sa propre Fête nationale exclusivement, et ce jusqu’à la fin des hostilités.

 

[Le 2 septembre 1939, la France décrétait la mobilisation générale, l’Allemagne et la Russie ayant envahit la Pologne. Ceci explique sans doute, dès le 14 du même mois, l’affichage en ville de Lausanne que nous avons évoqué ci-dessus].

 

 

5-    L’armée suisse veille

 

En mai 1940, les consulats des pays belligérants de la Deuxième Guerre mondiale représentés à Genève sont gardés par l’armée suisse. Ayant appris la chose, le Doyen du Corps Consulaire de Lausanne, Roger de Cérenville, Consul de Belgique, sollicitera, dans une lettre du 11 mai 1940 au Chef du Département de Justice et Police du Canton de Vaud, le Conseiller d’État Antoine Vodoz, la même garde pour les consulats de Belgique, de France et d’Angleterre dans la capitale vaudoise.

 

Le motif invoqué est le suivant : « Chacun de ces trois consulats a en effet des archives importantes et des dossiers qu’il importe très fort de sauvegarder et de surveiller ». Le Conseiller d’État répondra favorablement à la demande du doyen.

 

 

6-    La guerre finno-russe

 

L’année 1940, c’est la guerre entre la Finlande et la Russie qui secoue le CCDL. Me Krafft, citoyen suisse, avocat à Lausanne, officie également en qualité de Vice-Consul de Finlande pour les cantons de Fribourg, Vaud, Valais et Neuchâtel.

 

Nous sommes début août 1940. Or, Me Krafft appartient à la troupe territoriale I/125, qui risque d’être bientôt mobilisée en raison de la situation internationale.

 

Me Krafft sollicitera – et obtiendra – du Doyen du Corps Consulaire, qu’il intervienne auprès du Département militaire fédéral, afin que celui-ci lui accorde un congé militaire.

 

Le Doyen, M. Roger de Cérenville, effectuera la démarche avec succès. Pourquoi une telle demande ? Me Krafft ne devrait-il pas, comme tout citoyen suisse, se soumettre à ses obligations militaires ?

 

C’est qu’en réalité, Me Krafft, en sa qualité de Vice-Consul de Finlande en Suisse romande, vient de reprendre toutes les activités de secours de « l’Aide suisse à la Finlande ».

 

De ce fait, Me Krafft joue un rôle certes plus vital dans ses fonctions humanitaires au service de la Finlande, aux prises avec son grand voisin soviétique, qu’en qualité de simple soldat de troupe.

 

[Rappelons qu’en novembre 1939, Staline s’attaque à la Finlande sous le prétexte d’assurer la protection de Leningrad. Les Finnois résistent avec héroïsme, sur la ligne Mannerheim, bloquant les chars soviétiques dans la neige, la forêt et les marécages ; mais ils doivent capituler au printemps 1940. Les Russes annexent les villes finlandaises de Vyborg et de Salla. Quant à Hitler, de son côté, il fait envahir le Danemark et la Norvège en avril 1940].

 

Pour conclure, on précisera que Me Krafft, malgré sa nationalité suisse, s’était vu accorder l’exequatur par le Conseil fédéral, ce qui lui garantissait le libre exercice de ses fonctions et l’assimilation, à cet égard, aux Consuls de nationalité étrangère.

 

 

7- Coke en Stock

 

Nous sommes toujours en août 1940, à l’époque où Me Krafft, Vice-Consul de Finlande, s’adresse au Doyen du Corps Consulaire. Ce même mois, un autre représentant d’un pays nordique, M. Victor Holbek, Vice-Consul Royal du Danemark à Montreux, dont le pays vient d’être envahi par les troupes de Hitler, s’adresse au Doyen en ces termes : « Comme vous le savez, le charbon n’est plus délivré que contre des cartes. La question nous préoccupe sérieusement par le fait que ma ville (sans être aussi vaste que la vôtre) consume passablement de charbon – et que nous n’aurons pas assez pour l’hiver. Je me permets donc de vous demander, cher Doyen, si vous voyez la possibilité de procurer, par voie officielle, des cartes supplémentaires de coke ou de charbon pour les membres du Corps Consulaire, ce qui, naturellement, sera un bienfait particulièrement apprécié ».

 

M. Roger de Cérenville lui fera répondre par l’un de ses collaborateurs en ces termes : « Il [M. de Cérenville] me prie de vous dire qu’il estime ne pas pouvoir faire la démarche que vous lui demandez, parce que cette démarche se heurterait certainement à une fin de non recevoir ». A chacun ses petits soucis…

 

 

8-  « Plan Wahlen » menaçant ?

 

Mais les préoccupations de M. Holbek ne se limiteront pas aux questions de charbon soulevées dans sa lettre de l’été 1940. En décembre de la même année, le Vice-Consul royal du Danemark s’adresse à nouveau au Doyen du Corps Consulaire, dans le cadre de l’application du « Plan Wahlen ».

 

[En 1940, l’ingénieur agronome Frédéric Traugott Wahlen propose le plan portant son nom et qui devait permettre à la Suisse d’enrayer les risques de pénurie alimentaire durant la guerre. Son plan prévoyait, entre autres mesures, de convertir les prairies et les parcs à la culture de pommes de terre notamment].

 

C’est dans ce contexte que la Municipalité des Planches-Montreux envoya à ses habitants, y compris M. Holbek, une lettre concernant les mesures du plan Wahlen.

 

Suite à cette lettre, le Vice-Consul écrit au Doyen en termes alarmistes : « Je vous dis franchement que cette lettre me préoccupe beaucoup, car la villa consulaire est située dans un terrain escarpé qui ne se prête que par petits endroits à une culture maraîchère, de sorte qu’une culture rationnelle peut être considérée comme exclue (…) En ma qualité de représentant officiel du Danemark, je prie le Corps Consulaire de bien vouloir faire les démarches qui s’imposent afin d’obtenir une dispense en faveur des Consuls. J’estime, en effet, que nous avons non seulement le droit, mais aussi le devoir de défendre nos intérêts, de faire tout notre possible pour nous faire respecter et considérer davantage en Suisse, pour sauvegarder et élargir, raisonnablement, nos maigres privilèges. Ceci est tout à fait dans l’esprit de la courtoisie internationale et, aussi, dans le cadre des buts de notre Corps Consulaire ».

 

Le Doyen lui répondra avec le sang froid et le bon sens que voici : « Je comprends que la lettre que vous avez reçue de la Municipalité des Planches-Montreux vous préoccupe, mais je crois que vous ne devez pas la prendre au tragique (…) Si vous me permettez de vous donner un conseil, c’est de vous rendre vous-même, en personne, auprès de la Municipalité des Planches-Montreux et d’exposer à ces Messieurs votre point de vue, car il n’est pas douteux que ces Messieurs sont bien loin de vouloir vous obliger à couper vos arbres et votre joli jardin, dans le but d’y planter des pommes de terre ! ».

 

 

9- Un Allemand se fâche

 

Nous l’avons vu dans le premier chapitre, les archives déposées au CCDL ne se limitent pas aux activités de celui-ci, bien au contraire. Ainsi, nous sommes tombés sur un échange de correspondance – au sein du Corps Consulaire de Genève, remontant à l’année 1942 – qui mérite d’être relaté ici.

 

[L’année 1942 constitue une étape décisive de la Deuxième Guerre mondiale. En effet, 1942 voit l’apogée de l’Allemagne. Ses troupes occupent ou contrôlent la France, la Belgique, les Pays-Bas, le Danemark, la Norvège, une partie de l’Afrique, la quasi-totalité de l’Europe Adriatique, Centrale et Orientale, ainsi que l’URSS jusqu’aux portes de Leningrad, Moscou et Minsk. Mais cet état de fait ne durera pas. Dès l’automne 1942, la victoire tourne progressivement en faveur des alliés].

 

L’échange de correspondance susmentionné commence par une lettre du Consul Général d’Allemagne, M. Krauel, datée du 26 août 1942, adressée au Consul Royal de Suède, M. Emile H. Reh, en sa qualité de Secrétaire Général du Corps Consulaire de Genève.

 

La correspondance se poursuit et se termine par deux lettres du Consul Général de Colombie à Genève, M. J. M. Yepes, datées du 14 septembre et du 2 octobre 1942. Lettres qu’il adresse en sa qualité de Doyen du Corps Consulaire à Genève au Secrétaire Général de celui-ci, M. E. H. Reh qui, nous l’avons dit, est aussi Consul Royal de Suède.

 

Résumons. Sans doute grisé par les succès militaires de son pays, et désireux de plaire au Führer, le Consul allemand Krauel se plaint, auprès du Secrétaire Général Reh, de ce que le Consul colombien Yepes « n’a pas déposé ses fonctions de Doyen du Corps Consulaire » malgré le fait que son pays « a rompu les relations diplomatiques avec l’Allemagne et ses alliés ».

 

D’autre part, M. Krauel revient sur « l’échange de félicitations entre les autorités genevoises et le Doyen du Corps Consulaire à Genève à l’occasion du Bimillénaire de cette ville ». « C’est déjà la deuxième fois, ajoute M. Krauel, que le Consul Général Yepes s’est permis d’adresser au nom du Corps Consulaire de Genève des lettres officielles aux autorités genevoises sans se donner la peine de s’assurer à l’avance le consentement nécessaire de tous les membres de notre Corps Consulaire. Cette procédure est contraire à tous les usages diplomatiques et par conséquent ne doit pas se renouveler ».

 

Le Secrétaire Général du Corps Consulaire à Genève, le Consul Royal de Suède Emile H. Reh, transmettra la lettre du Consul allemand Krauel au Doyen du Corps Consulaire, le Consul colombien J. M. Yepes.

 

Celui-ci aura une première réaction, auprès de M. Reh, dans sa lettre du 14 septembre 1942 : « Monsieur le Consul Général Krauel proteste contre un acte de courtoisie envers les autorités locales, en l’espèce la lettre de félicitations adressée par vous et moi, en notre qualité de Secrétaire Général et de Doyen du Corps Consulaire, à la ville de Genève à l’occasion de son Bimillénaire ». Il faut ici reconnaître que, contrairement aux allégations du Consul Krauel, la démarche du Doyen et du Secrétaire Général est tout à fait conforme à l’usage et la courtoisie diplomatiques.

 

Quant au fait qu’il devrait « déposer ses fonctions de Doyen », M. Yepes, toujours dans la même lettre, répondra ainsi : « Monsieur le Consul Général Krauel ignore apparemment que son collègue le Consul Général d’Allemagne à Zurich, Monsieur le Dr Hermann Voigt, a été et continue à être le Doyen très respecté du Corps Consulaire de Zurich malgré le fait évident que son pays est en guerre depuis plus de trois ans avec nombreux autres États (…) Un Consul n’est jamais un agent politique et son principal souci doit être, comme nous l’avons toujours fait, vous et moi, en notre qualité de Doyen et Secrétaire Général du Corps Consulaire de Genève, de se tenir systématiquement à l’écart de toute activité d’ordre politique, ne fut-ce que pour ne pas créer des complications au pays auprès duquel nous sommes accrédités et dont la neutralité doit nous être sacrée ».

 

M. Yepes enfoncera le clou, dans une deuxième lettre, de six pages, datée du 2 octobre 1942, adressée à M. Reh, lettre qui mettra un terme définitif à la polémique : « Notre collègue d’Allemagne semble ne pas avoir une idée très précise des fonctions qui incombent au Doyen d’un Corps Consulaire ou d’un Corps Diplomatique. D’après lui, le Doyen n’aurait même pas le droit d’adresser, en sa qualité de doyen, un simple vœu de courtoisie aux autorités locales sans consulter préalablement l’unanimité de ses collègues. Cette étrange affirmation est absolument contraire à toutes les pratiques internationales.

 

Dans la même lettre, M. Yepes rappelle, de façon judicieuse et instructive, le rôle des Consuls : « Un Consul est un fonctionnaire envoyé par un gouvernement pour résider dans un pays étranger et admis par ce dernier pour des fins administratives multiples,, mais avant tout pour interpréter, encourager et protéger ses intérêts dans ses rapports exclusivement économiques, maritimes et commerciaux (…) En vertu d’une règle issue du droit coutumier, c’est à dire des usages diplomatiques, le Doyen du Corps Consulaire est toujours le Consul Général de carrière le plus ancien dans l’exercice de sa charge, sans égard à sa nationalité ni aux rapports que son gouvernement entretient avec les gouvernements représentés par les autres Consuls accrédités dans la même ville ».

 

Comme on peut le constater ici, la nationalité du Doyen d’un Corps Consulaire ne doit pas être influencée par les politiques en cours. Le Consul Yepes l’a rappelé, dans sa première lettre, lorsqu’il signale que le Consul Général d’Allemagne à Zurich, demeure Doyen du Corps Consulaire de cette vile, malgré les événements de la Deuxième Guerre Mondiale.

 

Dans sa deuxième et dernière lettre, M. Yepes cite d’autres exemples analogues : dans de nombreux pays, y compris non catholiques, le Doyen n’est autre que le Nonce Apostolique du Saint-Siège. A Stockholm, le Doyen est le représentant d’un grand pays en guerre. A Berne, le Vice Doyen est l’Ambassadeur de France. A Pékin, en 1924, le Doyen est l’Ambassadeur soviétique Karahan, bien que le gouvernement de l’URSS ne soit pas encore reconnu par un grand nombre d’États représentés dans la capitale chinoise.

 

[L’hésitation de nombreux États à reconnaître le régime de Moscou en 1924 n’a rien d’étonnant. En effet, cette année-là, la guerre intestine fait rage au sein du gouvernement soviétique. Lénine meurt le 21 janvier 1924. Staline, Secrétaire Général du parti communiste, met en place une structure qui, impitoyablement, finira par balayer les trois autres chefs bolcheviques : Trotski, qui sera expulsé d’URSS, puis assassiné ; ainsi que Zinoviev et Kamenev, qui seront exclus du parti, puis soumis à un procès politique extravagant].

 

 

10- Qu’est-ce qu’un Consul Honoraire ?

 

En 1944, Me S.-Ch. Horneffer, avocat au barreau de Genève, et membre du Corps Consulaire de cette ville, publiera un VADE MECUM à l’usage des Consuls Honoraires  (et également des autres Consuls) en poste dans la cité de Calvin.

 

On trouvera, ci-après, des extraits de ce VADE MECUM qui répondent aux questions que soulèvent parfois le rôle des Consuls Honoraires. Car une certaine légende en la matière à la vie dure. Ainsi, on peut ne voir dans le Consul Honoraire qu’un personnage un peu flou qui, sous le couvert de l’immunité diplomatique, se livrerait à des activités au bord de la légalité. Ou alors, on pense que le titre de Consul Honoraire est purement honorifique et que ce genre de Consul n’a aucune espèce de fonction concrète.

 

Sous la rubrique « Généralités » de son VADE MECUM (p.5), Me Horneffer rappelle, à propos des Consuls et de l’immunité diplomatique : « Dire que les Consuls sont les ‘représentants’ d’une Puissance n’est (…) pas juridiquement exact et peut prêter à équivoque. Il est préférable de dire que leur ‘pays d’origine’ les désigne pour fonctionner dans un ‘État d’admission’. Les immunités et privilèges accordés aux représentants diplomatiques ne sont pas étendus aux agents consulaires. On verra néanmoins plus loin que certaines mesures de protection, de garantie et d’immunité entourent soit la personne même des Consuls, soit les bureaux et archives consulaires ».

 

Et Me Horneffer précise (p.6) : « Les Consuls qui ne sont pas ‘de carrière’, sont dénommés habituellement Consuls ‘Honoraires’ ; ils peuvent être étrangers, ressortissants soit à l’État dont ils sont Consuls soit même à un autre État étranger ; ils peuvent exercer une profession ‘accessoire’ à leurs fonctions consulaires (dans la plupart des cas cette profession est non pas accessoire mais principale) ; ils n’ont pas nécessairement de formation juridique spécialisée ; ils sont libres d’accepter le poste qui leur est offert, et restent libres de démissionner.

 

On ajoutera ici deux points, également évoqués par Me Horneffer. Premièrement, il faut savoir qu’un Consul Honoraire peut être, en même temps, Consul Général, Consul ou Vice-Consul. Le VADE MECUM explique (p.6) : « son caractère ‘honoraire’ n’en est pas modifié ; cette hiérarchie est dictée habituellement par l’importance du poste, l’étendue territoriale de l’arrondissement consulaire, le nombre de nationaux à protéger, l’amplitude des intérêts économiques à défendre ».

 

Deuxièmement (VADE MECUM, p.6) : « L’exequatur, accordé par le Conseil fédéral [Gouvernement suisse], détermine l’entrée en fonction du Consul dans le pays ‘d’admission’. Cet exequatur est demandé par la légation ou par le Gouvernement étranger s’il n’a pas de représentant diplomatique en Suisse ». L’exequatur est le décret par lequel le gouvernement d’un pays, ici, le Conseil fédéral, autorise un consul étranger à remplir ses fonctions dans ce pays.

 

On a vu, dans le 6ème chapitre, intitulé « La guerre finno-russe », que même un citoyen suisse, en l’occurrence Me Kraft, peut bénéficier de l’exequatur délivré par son propre pays. Quant à l’inviolabilité des archives consulaires, elle a été évoquée dans le cinquième chapitre, titré « L’armée suisse veille ».

 

 

11- Des marchands de tapis aux mille et une nuits

 

Nous voici maintenant en novembre 1951. La nature des archives montre bien que la Deuxième Guerre mondiale est terminée. Plus question de s’inquiéter quand tel ou tel consulat arbore un drapeau (cf. le 4ème chapitre, « L’affaire des drapeaux ». Plus question non plus d’accrochages entre membres du Corps Consulaire (cf. 9ème chapitre, « Un Allemand se fâche »).

 

Durant l’automne 1951, le Doyen de Cérenville se livre à un échange de correspondance, concernant le bal de fin d’année, avec le directeur de l’Association des intérêts de Lausanne, M. P.-H. Jaccard.

 

Celui-ci, dans une lettre datée du 2 novembre, adresse au Doyen une proposition amusante : « …le thème prévu, «’le diadème’, ne paraissant se prêter à aucun motif de décoration (…) je vous suggère d’adopter, pour le bal de cette année, le cadre des ‘Mille et une nuits’. Différents marchands de tapis de Lausanne prendront certainement part à la décoration ».

 

A vrai dire, les contes orientaux nocturnes et les histoires de ‘marchands de tapis’ ne cadrent pas tout à fait avec les usages diplomatiques, ce d’autant que les personnes invitées sont généralement accompagnées de leur épouse.

 

Une lettre de M. de Cérenville adressée au Préfet du district de Lausanne, le 6 décembre, confirme que c’est bien un ‘bal du diadème’ qui aura lieu, cette année 1951, au Lausanne Palace. Il n’y aura donc pas de fantaisies déplacées. L’honneur diplomatique est sauf.

 

[On l’a déjà vu dans les chapitres précédents, tantôt l’histoire du CCDL est marquée par les événements, parfois tragiques, qui se déroulent à l’étranger ; tantôt elle est aux prises avec des préoccupations assez éloignées de l’actualité internationale. Ainsi, en 1951, le monde vit une situation très différente des questions de diadème et de tapis. Nous sommes en pleine guerre de Corée. De fait, à cette époque, l’histoire a failli basculer dans la Troisième Guerre Mondiale. En effet, tout commence par une guerre en Corée de juin 1950 à juillet 1953. La première année, la Corée du Nord déclenche les hostilités. Elle envahit la Corée du Sud. Les États-Unis ont aussitôt la conviction que, à travers ce nouveau conflit, les Soviétiques veulent tester la capacité de riposte américaine.  Ils interviennent d’ailleurs sans tarder en Corée avec le soutient de l’ONU et de leurs alliés. L’opinion publique internationale redoute une Troisième Guerre mondiale. L’URSS n’interviendra pas en Corée. Le pire est évité. Mais à défaut d’une guerre généralisée, le monde vivra la Guerre froide, avec le rideau de fer, de la mer Baltique à la mer Adriatique ; avec, aussi, la constitution de deux blocs, Est-Ouest, et leur cortège de propagande, de subversion et de répression. La Guerre de Corée, à elle seule, fit de très nombreuses victimes : 38'500 soldats de l’ONU, Américains inclus ; 70'000 soldats sud-coréens ; deux millions de soldats nord-coréens et chinois ; et trois millions de civils].

 

Pour conclure sur le diadème 1951, à l’hôtel Lausanne Palace, notons cette petite anecdote, pleine d’humour britannique. Dans un mot daté du 16 novembre, M. H. E. C. Whittall, Vice-Consul de Grande-Bretagne à Montreux, répond à l’invitation du Doyen de Cérenville de la manière suivante : « Malheureusement, ma femme et moi ne pourrons pas y prendre part, car nous sommes trop éloignés de Lausanne ». En effet, quelque vingt kilomètres séparent les deux villes…

 

Enfin, signalons une facture retrouvée dans les archives. Elle révèle que le dîner du 8 décembre 1951 au Lausanne Palace coûta 15 francs par personne… Sans compter les frais de déplacement si l’on réside à Montreux.

 

 

12-            Débat sur la « couleur consulaire »

 

A l’automne 1954, un petit débat sur la couleur des cartes consulaires, pour les membres du CCDL, fit l’objet d’un bref échange de correspondance entre le Consul du Grand-duché du Luxembourg et le Consul général de France.

 

Le premier s’exprime ainsi : « Une carte de légitimation uniforme pour toute la Suisse serait, à mon avis, préférable aux cartes actuelles délivrées par les Autorités cantonales. J’ai pu constater en effet, que les cartes établies à Berne sont roses alors que les nôtres sont de couleur crème ».

 

Le second répondra comme suit : « Cette affaire me semble avoir été réglée, puisque par une lettre du 20 juin 1952 du Département de Justice et Police du canton de Vaud à Monsieur le Doyen du Corps Consulaire de Lausanne, il était signalé que le Département Politique Fédéral [Affaires étrangères] prescrivait un modèle uniforme de carte ». Ce sont donc les cartes roses qui l’emporteront sur celles de couleur crème.

 

Ce genre de questions administratives n’a sans doute rien de dérisoire. Cela fait tout simplement partie de la vie diplomatique, au même titre que d’autres questions certes plus importantes.

 

[Quels événements politiques se déroulent-ils, durant ce même automne 1954, sur la scène internationale ? On l’a vu dans le chapitre précédent, la guerre de Corée s’est terminée en juillet 1953. Mais la Guerre froide continue. En octobre 1954, les accords de Londres et de Paris rendent à la République fédérale d’Allemagne sa souveraineté. Celle-ci est intégrée à l’OTAN. L’URSS réagira, en mai 1955, avec le Pacte de Varsovie, qui regroupera toutes les troupes des pays de l’Est sous commandement soviétique].

 

 

14-           Diplomatie consulaire et terrorisme ?

 

Dans ce survol historique, nous avons déjà abordé la question des Consuls Honoraires. Avec l’exemple du Consul Honoraire de Finlande, en 1940, nous avons eu l’occasion de démontrer que leur fonction peut jouer un rôle important dans des situations internationales difficiles.

 

En octobre 2003, nous avons reçu un courrier qui, une fois encore, soulève la question des Consuls Honoraires et de leur fonction parfois incomprise. Le courrier, daté du 1er octobre 2003, nous a été adressé par M. Werner Stauffacher, Consul Honoraire, à Zurich, de la République tchèque.

 

L’affaire qui nous intéresse, dans le cas présent, a commencé il y a plus de dix ans. Elle s’est terminée par un texte paru, le 1er septembre 2003, dans le très sérieux magazine NZZ-Folio, du Groupe de presse Neue Zürcher Zeitung. De ce fait, elle est entrée dans le domaine public, elle n’est donc plus soumise au secret diplomatique et nous pouvons en faire état ici.

 

A l’automne 2003, le magazine NZZ-Folio affirme que le Consul Honoraire de la République tchèque, W. Stauffacher, a été traîné, plusieurs fois dans sa vie, devant les tribunaux.

 

Or, en réalité, W. Stauffacher n’a été confronté en justice qu’une seule fois, et ce sans rapport aucun avec son activité de Consul Honoraire. NZZ-Folio l’a du reste reconnu par la suite et s’en est excusé.

 

Les faits étaient les suivants : Il y a plus de dix ans, W. Stauffacher était Président du Conseil d’Administration d’une société. Il voulut œuvrer à plus de transparence dans les finances invisibles de cette société.

 

Le principal actionnaire, qui apparemment lavait de l’argent sale, torpilla l’initiative de W. Stauffacher en le traînant en justice. W. Stauffacher fut non seulement acquitté mais dédommagé.

 

Des éléments ultérieurs, ont permis d’établir, que le principal actionnaire de la société était, apparemment, un des financiers de groupes terroristes palestiniens.